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Le dégoût des maux

A trois heure ce matin, j’ai du me lever pour aller au toilette. J’avais mal au ventre, vraiment et je voulais vomir. J’ai essayé de mettre mes doigts au fond de ma gorge à plusieurs reprises mais il n’y avait rien à faire.

Le temps passe vite au-dessus d’une cuvette, il prend des virages, il se noie. Mon ventre gonflait, je le sentais devenir dur, tellement dur qu’il m’écrasait de l’intérieur. Voilà, j’avais trop mangé, j’avais trop bu, beaucoup trop et j’avais beau me le répéter, ça n’arrangeait rien.

A quatre heures, les oiseaux se sont mis à chanter dehors, dans le parc, la pénombre s’éclaircissait et dans ma salle de bain, la lumière du néon brûlait mes yeux. J’avais froid avec mon caleçon kangourou. Je devais bouger, je devais faire quelque chose pour que ça sorte.

A cinq heure, j’ai mouillé mon visage, j’ai enfilé un short et une chemise et je suis allé dans la rue. Le silence, je ne savais pas qu’on était Lundi, un nouveau départ. J’étais plein, rempli et probablement malade du cœur.

A six heure, le monde était une rêverie, une rêverie qui ne voulait plus finir. Je me suis dirigé vers la gare. Mon indigestion commençait à se dissiper, je voulais prendre un bus pour sortir de la ville, pour me dire qu’il y avait quelque chose d’autre après tout.


Le premier bus de la journée est arrivé. Il était presque vide, très calme et paraissait assoupi. Je me suis assis en face d’une jeune fille, rien d’extraordinaire, pas vraiment belle. Elle fixait le sol avec une tristesse solitaire, douce et sans vie. Cette absence dura quelques minutes, je ne sais plus trop… je m’en foutais en fait. Mais un grand tumulte s’est alors propagé dans son visage et ce qui me paraissait morne à pris dans ses yeux les contours d’une douleur inattendue. La vie reprenait donc son emprise. Je serrais mes poings sans pouvoir détourner mon regard et, de son côté, les premières larmes se sont mises à couler. Elle ne retenait rien, pour quelques secondes, elle avait tout oublié à part son grand tourment. Peut-être parce que J’étais seul à pouvoir la voir. En tout cas, à un moment elle a essayé de freiner ses larmes, ça devenait dur à supporter, elle était prise de spasmes, on aurait dit qu’on lui mettait des coups de jus. Pour ma part, cette toute grande débauche d’émotion ravivait mon envie de vomir. Alors elle a brusquement soulevé sa manche et j’ai pu voir plein de petites taillades rougeâtres sur son avant-bras, des scarifications je crois. Elle n’avait donc aucune pudeur ! J’ai décidé de ne plus m’en occuper, j’ai tourné la tête vers la fenêtre pour apercevoir des HLM congénères et sans fin. Evidemment, je n’ai pas pu tenir dix seconde avant de me retourner vers elle et ses cicatrices. En voyant le spectacle qui m’était destiné, mon diaphragme n’a pas pu résister. Elle se tailladait la cuisse avec un stylo bille et moi j’ai vomi sur le siège adjacent. Tout est sorti je crois. En tout cas, quand j’ai levé la tête, elle n’était plus là.


En descendant du bus, une larme a perlé sur ma joue et j’ai soudain été pris d’un grand dégoût. Peut-être que dans le fond, j’étais moi aussi coupable de ses blessures, que nous l’étions tous. Je voudrais lui demander pardon, je voudrais qu’elle m’entende, autorisez-moi à le faire, je vous en prie, permettez-lui de pleurer avec moi.


Alexandre Saguin au service de la jeunesse euthanasiée 

Maux salvateurs

J’aurais dû vous dire dès le départ mais j’ai beaucoup de mal avec les animaux. Je ne me sens pas à l’aise, un peu déboussolé. Il y a quelques semaines, j’ai reçu un chien de votre part, un beau labrador un peu obèse. Le livreur m’a dit que sa maîtresse s’était pendue dans sa cuisine et que le chien lui, pour ne pas mourir de faim, avait… enfin vous savez…

Depuis dix ans que je suis à la SPA, je ne me suis jamais plaint ; j’ai recueilli des chats culs-de-jatte, deux perruches mongoloïdes, une fourmi égocentrique et des poissons dépressifs : toutes sortes d’animaux qui n’avaient aucune chance de survivre dans la nature.

Je ne remets pas en cause la position solidaire que l’homme s’est engagé à prendre face aux animaux… mais en vérité, je ne dormais pas en paix avec ce chien. Chaque nuit j’avais des images, je me demandais s’il avait commencé par ses mains ou ses pieds, je le voyais avec ses crocs luisants, déchirant la chair morte.

L’autre matin il est venu me lécher le visage à mon réveil, j’ai sauté du lit en criant et lui est parti se réfugier dans un coin. Vous comprenez bien que la situation était intenable, de plus, mon appartement est très petit et je ne pouvais rester avec cet animal plus longtemps.

Cet après-midi, je lui ai mis sa laisse et nous sommes partis en promenade. Nous avons marché quelques centaines de mètres, jusqu’au rail du TGV et là, j’ai eu une idée, je ne sais pas pourquoi, j’ai guidé le chien sur les rails, jusqu’au bois. Je savais que les trains passaient toutes les 2 heures et le prochain allait arriver dans moins de 20 minutes. Alors j’ai coincé sa laisse sous un rail et je me suis bien assuré qu’il ne pouvait se défaire de ce lien. Ensuite, je suis allé me poster dans le sous-bois à proximité et j’ai attendu. La bête ne me regardait pas, elle était couchée et ne se plaignait pas. Sa langue était rentrée et sa gueule  pointée vers le sol. Je crois qu’il ne se rendait compte de rien. Moi j’étais vide. Une bête ? Un chien ? Je ne veux plus déterminer ça, voilà, c’était ça. Alors ça commençait à s’impatienter, sa queue frottait le ballast et j’attendais résolument. Ça a senti le train arrivé avant moi, ça a bondi sur ses pattes et fixé l’horizon, ça a jappé, ça s’est débattu et quand ça a comprit, ça s’est mit à pousser des gémissements hideux alors je me suis levé et j’ai marché vers ma maison. Dans mon dos j’entendais les cris et au loin, le train qui s’approchait. Le train est passé et ensuite, je n’ai plus rien entendu.


Quand je suis arrivé chez moi, j’ai ressenti un grand désespoir et une question me trotte dans la tête, je ne peux plus penser à quoi que ce soit d’autre. Je me demande si j’avais le droit de faire ce que j’ai fait… si j’avais le pouvoir nécessaire pour enlever la vie. Aidez-moi, je vous en pris.

 Jean Lecoq à la société protéctrice de l’animosité

De vieux maux

L’éducation sexuelle de ses propres enfants est une chose difficile. J’ai estimé, à l’époque où Adolphe n’avait que neuf ans, qu’il était meilleur pour lui de ne plus se baigner avec sa sœur…
Enfin vous savez… deux corps… même si jeunes.
Un jour j’ai vu qu’il était légèrement ému en sortant du bain. Ho, il ne devait même pas s’en rendre compte mais moi j’ai soudain réalisé qu’il devenait un homme. Je ne savais pas quoi faire, j’ai voulu chercher de l’aide auprès de mon Mari et je me suis rendue compte que je n’en avais pas, enfin plus pour le moment… en fait, j’étais seule face à l’éducation sexuelle de mon fils !
Alors j’ai pris les choses en main, nous sommes allés voir un pédopsychiatre, je voulais qu’il nous aide à mieux communiquer ensemble, je voulais que mon fils me dise tout ce qu’il ressentait, comme avant.
Au bout d’un certain temps, la thérapie a fait son effet et lors d’un déjeuner en tête-à-tête avec mon fils, celui-ci s’est mis à me poser des questions sur la sexualité. Nous étions d’abords un peu gênés mais très vite, nous nous sommes mis à rire et j’ai commencé à lui raconter mes premières aventures.

Je pense que ça l’a aidé car quelques jours plus tard, il est revenu à la maison avec une jeune fille. J’aurais du être heureuse mais bizarrement, cette fille me déplaisait. Elle était sèche et petite, je savais que mon fils méritait mieux. Pendant la nuit, j’ai pu entendre ses cris, elle avait un timbre horrible, agaçant et stupide. Je n’ai pu m’empêcher de taper contre le mur pour qu’elle cesse.
Le lendemain matin, après que cette peste soit partie, mon fils m’a demandé ce que je pensais de sa nouvelle copine, je ne lui ai rien caché, il m’a écouté attentivement et quand j’en eu fini, il m’a tendrement enlacé.
Il promenait ses mains dans mon dos, je sentais toute sa chaleur et il m’a dit qu’il m’aimait. Je ne m’attendais pas à ça, je ne portais qu’un peignoir et en se reculant, il a défait mon cordon, il a dégagé mes épaules et mon peignoir a chu sur le sol sans que je puisse amorcer mes défenses. Il s’est ensuite jeté sur moi, je n’ai rien pu faire, je voulais lui dire « non », le taper mais c’est mon fils après tout.

Depuis cet événement, il me viole quotidiennement. Je n’ose plus sortir, je ne peux parler à personne. J’ai voulu vous écrire pour me délester, je ne sais pas combien de jours je tiendrais encore mais il fallait que je fasse quelque chose. Il est d’utilité publique que vous ne vous occupiez pas des affaires concernant la famille, celle-ci étant la garante des valeurs de notre société. Mais si vous aviez une seule idée pour empêcher cette histoire de mal finir, veuillez me la faire connaître. Merci.

Fabienne Ekhbart au consulat féminin

Perdre ses maux

La dernière fois que j’ai pris le train, j’ai tout perdu : mes valises, qui contenaient mes vêtements, mes peaux et mes masques; ma serviette qui contenait mes mémoires, mes projets, mes bilans, mon travail en cours ainsi que mes traductions.
A mon age il est déjà dur de se rappeler le chemin parcouru. Avec mon habitude de toujours bouger, de scruter les moindres détails, je n’ai pas perdu mon temps jusqu’ici. Malheureusement, mon esprit doit à ces transports une extrême fragilité et exige une relecture quotidienne de mon rapport à la réalité.
Mon histoire commence donc au moment où je sors du train, de retour chez moi après 20 ans de voyage, je n’ai plus toute ma tête et rêve que la lumière cesse de m’aveugler. Aveugle je le suis puisque j’oubli toutes mes affaires, que je pars de la gare délesté de tout poids, en bras de chemise sous un soleil inhabituel. Le train quant à lui s’en va sans mots dire, à l’heure qu’il est, il a probablement disparu dans la nuit qui m’oppose.
Je reviens chez moi et comme un enfant, je veux téter au sein de ma mémoire pour en extraire l’essence de mes voyages en gouttes généreuses. Je suis invité chez Hugo, je ne sais plus trop d’où je le connais, peut-être un ami d’enfance. J’y vais gentiment et lorsque j’arrive à la porte, je ne sais plus sonner. Alors je rebrousse chemin, il aurait suffit que la porte s’ouvre et qu’on me dise d’entrer mais je n’ai plus confiance, je sais que si j’étais entré, je n’aurais vu que des miroirs sans teint et je ne veux pas ça.
Maintenant je suis assis sur le trottoir, je me rends compte que j’ai tout perdu, ça n’a rien de tragique, ce n’est qu’une perte matérielle et j’ai beaucoup d’argent, je n’ai plus peur.
Le lendemain matin, je vais au grand magasin, je n’ai pas mis de sous-vêtements par crainte que le peu que je possède sent mauvais. Alors, lorsque je marche dans les grandes allées, le tissu léger de mon short vient frotter mes parties génitales, je me sens libre et, entre les rayons, je trouve un malin plaisir à décortiquer la physionomie des filles aux chevilles dénudées. Trois fois je crois recevoir par l’une d’elle le regard que je redoute.
Je ne peux pas choisir, entre le jaune des citrons et l’amertume du café, entre les manches courtes et les cols en pointe, entre la mode d’une heure, de deux ou de cinq, entre les lignes trop larges, l’attente de la file six, je préfère les cheveux de la brune mais me sens fondre en voyant le vernis de la rouge.
Je n’ai plus qu’à sortir du magasin les mains vides. Je suis un nouveau-né, je me suis accouché sur le quai et maintenant je suis perdu, libre mais perdu.
Je vous écris au présent pour ne pas oublier, je vous écris pour troquer ma liberté contre une mémoire, contre une identité. Certain me trouverons fou de laisser partir une chance de tout recommencer, mais je préférais ma première chance, l’unique peut-être. Alors si vous retrouvez ma valise, je vous pris de me la renvoyer. Merci à vous et veuillez considérer ma frayeur la plus sincère.

Sansec de Galle à la société anonyme des objets perdus.