La dernière fois que j’ai pris le train, j’ai tout perdu : mes valises, qui contenaient mes vêtements, mes peaux et mes masques; ma serviette qui contenait mes mémoires, mes projets, mes bilans, mon travail en cours ainsi que mes traductions.
A mon age il est déjà dur de se rappeler le chemin parcouru. Avec mon habitude de toujours bouger, de scruter les moindres détails, je n’ai pas perdu mon temps jusqu’ici. Malheureusement, mon esprit doit à ces transports une extrême fragilité et exige une relecture quotidienne de mon rapport à la réalité.
Mon histoire commence donc au moment où je sors du train, de retour chez moi après 20 ans de voyage, je n’ai plus toute ma tête et rêve que la lumière cesse de m’aveugler. Aveugle je le suis puisque j’oubli toutes mes affaires, que je pars de la gare délesté de tout poids, en bras de chemise sous un soleil inhabituel. Le train quant à lui s’en va sans mots dire, à l’heure qu’il est, il a probablement disparu dans la nuit qui m’oppose.
Je reviens chez moi et comme un enfant, je veux téter au sein de ma mémoire pour en extraire l’essence de mes voyages en gouttes généreuses. Je suis invité chez Hugo, je ne sais plus trop d’où je le connais, peut-être un ami d’enfance. J’y vais gentiment et lorsque j’arrive à la porte, je ne sais plus sonner. Alors je rebrousse chemin, il aurait suffit que la porte s’ouvre et qu’on me dise d’entrer mais je n’ai plus confiance, je sais que si j’étais entré, je n’aurais vu que des miroirs sans teint et je ne veux pas ça.
Maintenant je suis assis sur le trottoir, je me rends compte que j’ai tout perdu, ça n’a rien de tragique, ce n’est qu’une perte matérielle et j’ai beaucoup d’argent, je n’ai plus peur.
Le lendemain matin, je vais au grand magasin, je n’ai pas mis de sous-vêtements par crainte que le peu que je possède sent mauvais. Alors, lorsque je marche dans les grandes allées, le tissu léger de mon short vient frotter mes parties génitales, je me sens libre et, entre les rayons, je trouve un malin plaisir à décortiquer la physionomie des filles aux chevilles dénudées. Trois fois je crois recevoir par l’une d’elle le regard que je redoute.
Je ne peux pas choisir, entre le jaune des citrons et l’amertume du café, entre les manches courtes et les cols en pointe, entre la mode d’une heure, de deux ou de cinq, entre les lignes trop larges, l’attente de la file six, je préfère les cheveux de la brune mais me sens fondre en voyant le vernis de la rouge.
Je n’ai plus qu’à sortir du magasin les mains vides. Je suis un nouveau-né, je me suis accouché sur le quai et maintenant je suis perdu, libre mais perdu.
Je vous écris au présent pour ne pas oublier, je vous écris pour troquer ma liberté contre une mémoire, contre une identité. Certain me trouverons fou de laisser partir une chance de tout recommencer, mais je préférais ma première chance, l’unique peut-être. Alors si vous retrouvez ma valise, je vous pris de me la renvoyer. Merci à vous et veuillez considérer ma frayeur la plus sincère.

Sansec de Galle à la société anonyme des objets perdus.