J’aurais dû vous dire dès le départ mais j’ai beaucoup de mal avec les animaux. Je ne me sens pas à l’aise, un peu déboussolé. Il y a quelques semaines, j’ai reçu un chien de votre part, un beau labrador un peu obèse. Le livreur m’a dit que sa maîtresse s’était pendue dans sa cuisine et que le chien lui, pour ne pas mourir de faim, avait… enfin vous savez…

Depuis dix ans que je suis à la SPA, je ne me suis jamais plaint ; j’ai recueilli des chats culs-de-jatte, deux perruches mongoloïdes, une fourmi égocentrique et des poissons dépressifs : toutes sortes d’animaux qui n’avaient aucune chance de survivre dans la nature.

Je ne remets pas en cause la position solidaire que l’homme s’est engagé à prendre face aux animaux… mais en vérité, je ne dormais pas en paix avec ce chien. Chaque nuit j’avais des images, je me demandais s’il avait commencé par ses mains ou ses pieds, je le voyais avec ses crocs luisants, déchirant la chair morte.

L’autre matin il est venu me lécher le visage à mon réveil, j’ai sauté du lit en criant et lui est parti se réfugier dans un coin. Vous comprenez bien que la situation était intenable, de plus, mon appartement est très petit et je ne pouvais rester avec cet animal plus longtemps.

Cet après-midi, je lui ai mis sa laisse et nous sommes partis en promenade. Nous avons marché quelques centaines de mètres, jusqu’au rail du TGV et là, j’ai eu une idée, je ne sais pas pourquoi, j’ai guidé le chien sur les rails, jusqu’au bois. Je savais que les trains passaient toutes les 2 heures et le prochain allait arriver dans moins de 20 minutes. Alors j’ai coincé sa laisse sous un rail et je me suis bien assuré qu’il ne pouvait se défaire de ce lien. Ensuite, je suis allé me poster dans le sous-bois à proximité et j’ai attendu. La bête ne me regardait pas, elle était couchée et ne se plaignait pas. Sa langue était rentrée et sa gueule  pointée vers le sol. Je crois qu’il ne se rendait compte de rien. Moi j’étais vide. Une bête ? Un chien ? Je ne veux plus déterminer ça, voilà, c’était ça. Alors ça commençait à s’impatienter, sa queue frottait le ballast et j’attendais résolument. Ça a senti le train arrivé avant moi, ça a bondi sur ses pattes et fixé l’horizon, ça a jappé, ça s’est débattu et quand ça a comprit, ça s’est mit à pousser des gémissements hideux alors je me suis levé et j’ai marché vers ma maison. Dans mon dos j’entendais les cris et au loin, le train qui s’approchait. Le train est passé et ensuite, je n’ai plus rien entendu.


Quand je suis arrivé chez moi, j’ai ressenti un grand désespoir et une question me trotte dans la tête, je ne peux plus penser à quoi que ce soit d’autre. Je me demande si j’avais le droit de faire ce que j’ai fait… si j’avais le pouvoir nécessaire pour enlever la vie. Aidez-moi, je vous en pris.

 Jean Lecoq à la société protéctrice de l’animosité